BRODERIE LATINO-AMÉRICAINE

BRÉSIL

Un voyage récent au Brésil et en Argentine, m’a conduit à découvrir, avec étonnement, une activité inattendue autour de la fibre en général et de la broderie en particulier. Qu’il s’agisse des grandes villes, comme Rio de Janeiro ou Buenos Aires, ou des plus petites, comme Belo Horizonte ou Ouro Preto, je me suis trouvé confronté à des musées ou des expositions où la matière textile était exhibée, soit comme un élément de décoration, à message politique, social ou religieux, soit comme un attribut d’embellissement d’un vêtement, ergo la mode dans tout son éclat.     

Je vous invite donc à m’accompagner dans mon parcours Sud-Américain, qui débute à Rio de Janeiro, au bord lumineux des plages atlantiques, et se termine, plus de trois semaines plus tard, le long des rives du Rio de la Plata,

Cette première note est consacrée au Brésil et sera suivie d’une deuxième dédiée exclusivement à la ville de Buenos Aires.

RIO DE JANEIRO

Le musée « de Arte do Rio de Janeiro » est établit dans un bâtiment ancien (pour le Brésil), le palais de Joao VI, prolongé par une structure moderne intégrée dans un terminal de bus désaffecté. En soit, cet ensemble n’est pas très spectaculaire sauf  pour l’auvent qui relie les deux parties à la manière d’un tapis volant.

On[1] a eu la chance de découvrir que le musée abritait temporairement une partie d’œuvres ayant été exposées à la biennale de San Pablo. Parmi elles, beaucoup de textiles et par chance beaucoup de broderies dont je vais faire une plus ou moins longue présentation suivant mes affinités.

En premier lieu, je pense que ma plus grande surprise fut de découvrir les travaux de Myrlande Constant, brodeuse haïtienne dont l’exubérance et le baroquisme est mis au service, ou découle, de la pensée vaudou. La richesse de la matière, constituée de paillettes de toutes dimensions, de perles de toute taille et des canetilles de verre opaques et transparentes, est associée à une technique d’une densité déconcertante qui flirte entre la broderie à plat et en relief, vrai ou suggéré.

Je suis totalement incapable de pouvoir donner une interprétation eschatologique des œuvres, et me limiterai à partager des détails qui me paraissent pouvoir transmettre l’univers de l’artiste et sa transmutation en broderie.

La première œuvre est un  panneau qui s’intitule  « Papa Legba ouvre les portes s’il te plait », Figure 1. Tout d’abord on est surpris par la densité de la matière qui couvre la totalité de la surface disponible. On distingue une large bordure, constituée de motifs géométriques, en damiers de triangles et losanges, qui se prolonge par une frange, regroupée en glands, sur les quatre cotés. À l’intérieur on distingue quatre personnages debout, deux de chaque côté d’un écu circulaire, jouant d’instruments de musique, dont une guitare, et une femme couchée vêtue de blanc accompagnée de chiens de la même couleur.                

Figure 358Figure 1

La Figure 2 est une vue rapprochée des deux personnages centraux autour de l’écu, tandis que la Figure 3 est un agrandissement de la femme en blanc couchée.   

Figure 359Figure 2
Détail de la Figue 1.
Notez les deux personnages – femelle à gauche battant le tambour ( ?) et male à droite jouant de la guitare – et l’esquisse d’une femme couchée en bas. Voyez l’écu, avec un trèfle à quatre feuilles au centre, avec une légende rattachée à la figure de Papa Legba. La broderie est essentiellement de paillettes, perles et canetille de verre (jais), de toute dimension et couleur.     

Figure 342Figure 3
Détail de la Figure 2.
 Femme couchée, chiens blancs courant, gueule de chien noir sur le costume de la robe de la femme.

Figure 343Figure 4
Détail de la Figure 3. Chiens blancs courant. Notez le travail de fixation classique des paillettes blanches, avec recouvrement partiel,  pour les corps, et déstructuré pour les têtes. Les perles blanches ovoïdes pour souligner les pattes. Les « jais » (canetille de verre) et perles dans une variété de tailles, transparences et couleurs en vaguelettes.
En bordure des paillettes de petit diamètre posées en double recouvrement opposés pour jouer avec la réflexion de la lumière.
Deux lignes de perles rouge corail accolées.   

Plus impressionnant encore, le Saint Patrick de 2017, Figure 5.

Figure 344Figure 5
Saint Patrick, au centre avec son bâton pastoral muni de la crosse épiscopale. Remarquez que le saint repose sur cinq serpents, en plus de tous ceux qui peuplent la scène. À sa droite, une table (autel) où est posé le calice, surmonté de l’hostie surdimensionnée, où vient boire un serpent multicolore pendant qu’un autre, vert, s’attaque à l’hostie et un dernier, blanc, se penche sur la nappe. Plus bas, la toiture et les fenêtres de la nef d’une chapelle et la figure d’une sainte (la Vierge ?) couverte d’un voile bleu et un nimbe rayonnant. Un serpent sert de piédestal à une table ronde où est posée une chandelle. À la gauche du saint, un livre avec un texte sur les pages ouvertes, l’index d’une main, s’échappant d’un nuage qui soutient une étoile à cinq branches, guidant la lecture. En bas, au-dessus d’une rivière où nage un gros poisson, une église avec son clocher et un autre serpent qui, se tient sur la toiture.

Pour apprécier le travail de cette brodeuse, je vous convie à regarder la Figure 6, qui présente un détail de Saint Patrick et son proche entourage.    

Figure 6Figure 6
Le saint est coiffé d’une mitre et porte une chasuble de forme gothique avec des orfrois. Sur les deux côtés de la figure on reconnait les fanons de la mitre. Derrière son épaule gauche, dans une niche bordée de bleu et d’un filet blanc, se détache sur un  fond noir un personnage couronné que viennent frapper les rayons issus de l’étoile à cinq branches déjà mentionnée. Remarquez la finesse des perles de la figure du saint qui achèvent une bonne expressivité des yeux, des traits et de la barbe.  

La Figure 7 permet d’apprécier la plénitude des détails de l’autel et son environnement.

Figure 346 Figure 7
Remarquons sur la gauche le bouquet de fleurs, certaines représentées avec de petites perles et d’autres avec de paillettes, comme le sont aussi les tiges et les feuilles. Les trois serpents,
représentant le lien entre le monde matériel et le monde spirituel,  sont en perles polychromes et transparentes se détachant sur un fond de canetille de verre d’un bleu profond. Le calice est en paillettes dorées, les bords cernés de perles de même. À sa gauche on distingue ce qui peut être un chapelet de perles blanches et une bouteille (flacon) renversée, associée au culte vaudou.

Saint Patrick est, à l’origine, celui qui a chassé tous les serpents d'Irlande. Cette caractéristique est peut être suggérée par le fait que le saint est debout sur cinq d’elles, Figure 8, pendant que toutes celles qui peuplent cette scène accomplissent une fonction liée directement avec le culte vaudou, en particulier la grande, blanche et dorée, qui semble cracher sur la nappe d’autel à droite du saint.

Figure 348Figure 8

Voyons maintenant le poisson dans la rivière, Figure 9.

Figure 347 Figure 9
À gauche le bas du bâton pastoral en ce qui semblent être des lames métal dorées, L’eau de la rivière est représentée avec de la canetille de verre - blanc, bleu outremer et vert - et semée de quelques cauris. La tête du poisson est en très petites paillettes roses posées de manière à créer un effet mat et brillant. Le corps, en paillettes blanches, est couvert d’écailles simulées par des perles orange en plusieurs rangs. La berge supérieure de la rivière est végétalisée avec de plantes faites en perles et canetille de verre de diverses couleurs.   

Tournons-nous vers la dernière bannière de cette artiste présentée dans l’exposition. Il s’agit de celle intitulée Saint Nicolas de Bari, œuvre datée 1990-2000, Figure10. Le nom du saint figure dans l’inscription en haut à gauche et la présence des deux enfants dans un baquet (ou saloir) à sa droite vient compléter son attribution. Il est debout au centre en tenue d’évêque, son nimbe loge Dieu le père soutenu par des nuages au centre et deux anges, un de chaque côté. À l’arrière-plan, une mer démontée, référence à un de ses miracles, le sauvetage des marins, accueille Jésus à sa droite et la Vierge à sa gauche. De nombreux personnages peuplent la terre ferme. L’encadrement, constitué d’un large ruban d’or qui entoure des symboles divers – calice, croix latine pattée, livres – est particulièrement élaboré.

Figure 10 Figure 10


De nombreux personnages peuplent la terre ferme. Parmi les détails qui méritent notre attention signalons en premier la tête du saint et son nimbe, Figure 11.

Figure 6 Figure 11
Contrairement à la figure de Saint Patrick, en perles, pour celle de Saint Nicolas l’artiste a choisi pour les carnations et la barbe des paillettes, pour les yeux et les touffes de cheveux les perles, pour le nimbe et les nuages des paillettes et pour Dieu le père et les anges des minuscules canetille de verre. L’effet est comparable à celui atteint par des micros mosaïques.   

Parmi les très nombreux personnages de cette représentation j’ai sélectionné les trois qui se trouvent à la gauche du saint et qui semblent lui apporter des présents. Celui de pied parait  lui offrir un « maté » avec sa « bombilla » de la main droite et, peut-être, tient un récipient avec de l’eau chaude dans la gauche, Figure 12.

Figure 351Figure 12
Ce qui saute aux yeux est la couleur rouge ecclésiastique de la culotte courte, à l’ancienne, du personnage central et la densité et variété de matières – paillettes, perles, canetille de verre – et de couleurs.

Je ne peux pas m’empêcher de reproduire une vue rapprochée du personnage à quatre pattes à la droite du saint, Figure 13.

Figure 352 Figure 13
La maitrise dans le travail de paillettes, pour obtenir des effets lumineux en jouant sur leur superposition et leur recouvrement, est manifeste. Ceci est évident dans le ruban en partie supérieure de l’image et dans l’étoffe où le saint pose ses pieds, chaussés de sandales blanches marquées d’une croix rouge. Pour avoir une idée des dimensions, les plus petites perles (l’œil du personnage et celles des sandales) ont un diamètre autour du millimètre. 

D’autres textiles étaient exposés mais aucun a eu l’impact de celui de Myrlande Constant, que je comparerais à celui que j’ai ressenti devant le travail de l’atelier Lesage pour transposer les Iris de van Gogh dans la veste d’Yves Saint Laurent que j’ai traité dans Les belles endormies et Retour aux belles endormies . Pour mémoire, je reproduis ci-dessus « l’échantillon de broderie, Figure 14, de l’« idée » d’YSL pour les iris, qui, grâce à la « magie » (je n’exagère point) du « mixed media », constituée par les rubans, les perles (jais, tubes de verre, canetille) et les paillettes, brodés par les petites mains de la Maison Lesage dépasse et sublime l’œuvre de Vincent et l’intuition d’Yves ».

Figure 4 detail broderie 1Figure 14
Échantillon de broderie par la Maison Lesage pour la veste « Iris » d’Yves Saint Laurent

Une autre comparaison me parait pertinent : celles des serpents de Myrlande Constant à celles de Marie Monnier, un siècle plus tôt, que j’ai eu la chance de découvrir au cours d’un autre voyage, bien plus court, dans la belle ville de Beauvais, dont la Figure 15 en est un exemple.

Figure 15Figure 15
À gauche Myrlande Constant et à droite de
Marie Monnier
Les deux techniques sont bien différentes mais restent « classiques » quant à l’emploi des matières, perles canetille de verre et paillettes dans l’une, et uniquement soie dans l’autre. Quant aux techniques, il s’agit de la couchure pour Constant et des points lancés et au passe pour Monnier. Dans les deux cas c’est l’excellence qui prime.   

NITEROI

Il a fallu traverser la baie de Guanabara pour trouver le surprenant « ovni » d’Oscar Niemeyer, posé sur un promontoire rocheux entouré par l’océan, qui auberge le « Museu de Arte Contemporânea », Figure 16. Il est, à mon avis, un des, sinon le, meilleur(s) bâtiment(s) de ce célèbre architecte, parfaitement intégré dans son environnement et tout à fait « futuriste » encore aujourd’hui.

Figure 16Figure 16
Musée d’Art Contemporain de Niteroi

Les œuvres proposées au public sont, comme le nom l’indique, très contemporaines, et exposées temporairement suivant des formats exaltant les femmes créatrices et les minorités LGBT. C’est cette dernière tendance qui nous a fait découvrir un artiste audacieux, Renato Morcatti, né en 1973, qui s’attaque à l’image de « drag-queen » et nous ébloui avec une débauche de broderie qui rompt avec le classicisme de Myrlande Constant, dont je reste le fidèle admirateur.

Voici les « liens d’amitié » de 2023 représentés par un mannequin masculin recouvert de satin bleu et jaune et d’un tulle beige sur lequel s’étale une indescriptible broderie sur tout le haut du corps, depuis le haut des cuisses jusqu’à la tête, sans oublier ses jarretières et chevillières ainsi que les accessoires - les chaussures et le sac, Figure 17.  

Figure 355Figure 17
Liens d’amitié, Renato Mercatti, 2023
  

J’admets que  l’image est spectrale et de prime abord désarçonne le spectateur. Cependant si on la regarde de près on découvre un tout autre spectacle, comme celui de la Figure 18 qui montre le masque, luxuriant, baroque et inattendu, de la drag-queen.

    
Figure 356Figure 18
Détail de la tête de la Figure 17.
Voyez la variété des perles de verre de toute forme, toute taille et toute couleur (pour la plupart en nuances de bleu et jaune) disposées « à plat et en relief » pour construire ce masque impressionnant.

Cet indescriptible amoncellement de matériaux divers est pourtant très ordonné, comme le montre le détail de la poitrine, Figure 19, où l’on découvre le tulle du fond qui supporte une panoplie de verroterie parmi laquelle se distinguent des fleurs, dont les pétales, obtenues par le savant pliage de rubans de tissu, flirtent avec des nuances de bleu ciel et d’orange. 

Figure 19Figure 19
La confusion est l’impression première. Voici pourtant un jardin très original où l’on découvre des empilements de perles de toute taille, forme et couleurs, des paillettes et des savant pliages d’étoffes, dont la symétrie et l’ordre est pourtant savamment structuré. 
    

Bien trop sage et trop classique, l’œuvre de Rodrigo Mogiz, né en 1978 à Belo Horizonte, nous offre la vision d’une « dame en rouge », couronnée et moustachue, avec une compagne, Figure 20, qui se distinguent ouvertement du drag queen de Renato Mercatti. Aucune raison pour expliquer les points, très lancés, de cet ouvrage. Quand les mêmes personnages prennent le « thé en famille », en ajoutant un enfant, la théière et les tasses, on a le résultat de la Figure 21, où l’artiste montre sa maitrise du point de chainette dans l’ornementation de la robe de la femme assise.      

Figure 20 mogiz femme en rougeFigure 20   

Figure 21 mogiz the en familleFigure 21 

BELO HORIZONTE

En préparant ce voyage j’avais eu la surprise de découvrir que la ville de Belo Horizonte était la seule à pouvoir prétendre avoir le seul musée d’état consacré à la Mode au Brésil. J’ai donc écrit au musée pour prendre, après des multiples échanges, dus à nos emplois de temps respectifs, rendez-vous pour pouvoir visiter l‘exposition[2] consacrée à la mémoire de Clara Nunes (1942-1983), « la voix sacrée de la samba brésilienne », chanteuse populaire qui a eu une carrière fulgurante, arrêtée brutalement suite à son tragique décès à l’âge de quarante ans, Figure 22. L’hommage que lui est rendu montre, à travers une cinquantaine de robes qu’elle a porté au cours de ses concerts et des fêtes de carnaval auxquelles elle a participé, sa proximité avec l’univers de la mode, qu’elle soit vernaculaire, sans signature aucune, ou savante, issue d’ateliers de créateurs contemporains.

Je dois reconnaitre que j’ai été très impressionné par le MUMO (MUseu da MOda), logé dans un bâtiment néogothique, du début des années 1900, en plein centre de Belo Horizonte. Il a été fort bien restauré et réaménagé pour accueillir des expositions au rez-de-chaussé, Figure 22, et au premier étage avec des grandes espaces. 

Figure 374Figure 22
Salle d’introduction à l’exposition Clara Nunes, Photo ©MUMO

Figure 23Figure 23
Salle au premier étage, Photo ©MUMO

La scénographie est fort bien intégrée dans l’espace néogothique dont on aperçoit, par transparence, derrière les voiles descendant du haut plafond, les fenêtres ogivales pourvues de vitraux, Figure 23.

Moi, amoureux des broderies, je me suis immédiatement consacré à la salle ou étaient exposées les robes pour les carnavals, des décennies de 1960 à 1980, Figure 24, et met en lumière la relation de Clara avec la fête et son école de samba du cœur, à Portela, avec laquelle elle a défilé pendant des nombreuses années et à son couronnement comme reine du Carnaval de Belo Horizonte, en 1964.

Arrêtons-nous sur la deuxième robe à gauche. Il s’agit de celle ayant participé au défilé de Portela[3] "Macunaima na Constelaçao", 1975, sous le thème "Macunaïma, héros de notre peuple". Clara Nunes était la chanteuse principale aux côtés de Silvinho da Portela, Figure 25.


Figure 24Figure 24
Salle des tenues de carnaval, Photo ©MUMO

Figure 25Figure 25
La robe est brodée sur tulle avec des paillettes, perles, feutre, dentelle, rubans et plumes. Créateur : Geraldo Sobreira

Figure 26Figure 26
 

Figure 27Figure 27
Détail d’une étoile de la Figure 6.
Notez les effets de réflexion obtenus grâce à l’estampage d’un hexagone dans les paillettes posées avec un recouvrement qui semble se propager du centre vers les bords.

Les jeux des transparences est apparent dans la bordure en biais de la jupe, Figure 28, où le tulle bleu violacé déstructuré apporte un contrepoint à la coiffe.

Figure 28Figure 28

Revenons à la Figure 24 et portons notre attention sur la robe qui se trouve immédiatement à droite du personnage masculin, Figure 29. Il s’agit d’une fantaisie “Baiana de Candomble", de 1982, sur le thème «Meu Brasil Brasileiro» La robe est en lurex, dentelle, sequins, rubans, perles, fils synthétiques, paillettes, perles de plastique, perles de verre et rocaille. Créateurs du carnaval : Edmundo Braga et Paulino Espirito Santo.

FIGURE 29Figure 29
Notez le bonnet en perles sphériques, le collier a six rangs de perles blanches et argent portant en pendentif la main de la chance, les épaules et l’encolure recouverte d’une dense broderie, Figure 30, un grand nœud à hauteur de la taille partiellement brodé, le devant de la jupe recouverte de larges motifs estampés sur un fond de broderie, le bord de la jupe et les guêtres en dentelle.       


Figure 30
Figure 30
Détail du collier et de la partie supérieure du corsage densément brodée avec des paillettes estampées
comme celles de la Figure 27

Figure 31Figure 31
Le nœud et le bas de la robe, brodée en application d’éléments en relief. Remarquez les deux bracelets, à l’identique du collier, avec la main de la chance.   

Poursuivons avec la robe de la Figure 32, décrite comme étant  destinée au défilé de carnaval de Portela en 1976 et crée par Geraldo Sobreira, Hiram Araujo, Mauricio de Assis et Yarema Ostrog, En mousseline brodée de paillettes, perles synthétiques, rubans et plumes.

Figure 32Figure 32


Elle est constituée de plusieurs éléments indépendants. D’abord une coiffe « soleil » combinant une riche broderie rigide et un entourage en plumes blanches. Ensuite un collier-plastron décoré en broderie, reprenant les motifs de la coiffe, Figure33. Un bustier est brodé presque entièrement de paillettes blanches et bleues en bandes horizontales interrompues par des fils de Lurex dorés, Figure 34. La jupe est en totalité recouverte de paillettes blanches, interrompues seulement par deux bandeaux horizontaux, comme ceux du bustier, et une large bande verticale décorée avec des motifs comme ceux de la coiffe sur un fond de paillettes dorées, Figure 35. Finalement, les bras sont garnis de manchons avec le décor du plastron. Le bas de la robe est habillé de plumes.


Figure 33Figure 33
Détail figure 32. Coiffe et plastron. Photo ©MUMO

 Figure 34Figure 34
Détail figure 32. Bustier

Figure 35Figure 35
Détail figure 32. Jupe et bandeau vertical

Pour finir, tout en regrettant de ne pas pouvoir donner une vision totale de la richesse de cette exposition, je tiens à vous présenter une dernière robe, très simple comparée aux précédentes, mais que je trouve particulièrement élégante, Figure 36. Il s’agit d’une création des années 1970 de Reinaldo Cabral, qui se distingue par la broderie de paillettes minimaliste, dont la Figure 37 montre un détail, qui la décore. J’invite mes fidèles lecteurs à la comparer à celle, en perles, de la robe d’Azzedine Alaïa portée par Tina Turner dans les années 80[4].   

Figure 36Figure 36
Robe de carnaval et de scène des années 1970

 

Figure 37Figure 37
Détail de la Figure 36. Broderie de paillettes.

OURO PRETO

Je n’avais pas pu imaginer que la visite d’Ouro Preto, ville coloniale de la fin du XVIIe siècle peuplée de dizaines d’églises et de monuments baroques, j’allais découvrir  plusieurs expositions de broderie avec quelques trouvailles que je vais partager avec vous.   

La première découverte s’est produite le jour après notre arrivée quand à quelques pas de notre hôtel (très bien par ailleurs) on s’est retrouvé devant la porte ouverte de la Fondation d’Art d’Ouro Preto qui nous invitait à entrer dans un charmant intérieur colonial, Figue 38, où l’on enseigne, entre autres arts, la broderie et où se tenait une exposition sur le thème, éminemment religieux, de la révélation. Une œuvre attira mon attention et le cartel m’appris qu’il s’agissait d’une représentation de Chico Rei, « un souverain arraché aux terres du Congo pour devenir, dans la douleur de l’esclavage, un symbole éternel de libération et de dignité retrouvée », que c’était l’œuvre d’une femme, Maria Amélia Faria, en l’année 2004. Elle est composée de deux parties, l’une, circulaire, est un patchwork de tissus et des images rebrodées à profusion, et l’autre une statue d’enfant en oraison devant celle-ci.     

Figure 38Figue 38
Fondation d’Art d’Ouro Preto, Interieur premier étage.

Figure 39Figure 39
Maria Amélia Faria, 2004, Chico Rei.

Les figures 40 et 41 donnent un détail de chacune des deux parties et elles se passent de descriptions et interprétations.


Figure 366Figure 40
Maria Amélia Faria, 2004, Détail de Chico Rei.

 

Figure 41Figure 41
Maria Amélia Faria, 2004, Détail de Chico Rei.

À quelques centaine de mètres en vol d’oiseau, et avec pas mal de montées et de descentes, se trouve le Museu Casa dos Contos, magnifique bâtiment fort bien restauré, qui abrite temporairement une exposition intitulé « Gardiens des Paroles Bénies » où sont montrés des œuvres brodées d’Aline Gomez Ruas, décrites « comme autant de témoignages de mémoire et d'affection ». J’ai été assez sensible à certaines que je vous présente en m’abstenant de tout commentaire, figure 42 et 43.

Figure 368Figure 42
Aline Gomez Ruas, Autoportrai

Figure 43Figure 43
Aline Gomez Ruas, Portrait

Et, comme si ce n’était pas suffisant, on a trouvé, en se promenant près de la place Tiradentes, l’annonce d’une exposition intitulée « peau et os » de l’artiste brésilienne Fani Bacher, à laquelle je me suis rendu sans tarder. J’ai été favorablement impressionné par la présentation des œuvres, d’une abstraction de bon aloi, pour certaines montrées avers et revers visibles, Figure 44. La Figure 45 montre un de ses travaux qui combine peinture, broderie et lettrisme.

Figure 44Figure 44
Vue générale de la salle du Museu da Inconfidência avec les œuvres de Fani Bacher

Figure 371Figure 45
Fani Bacher

Bien entendu, au cours de ma visite je me suis posé la question du pourquoi le titre « peau et os » et j’ai pris une photo du texte du cartel qu’accompagnait les œuvres, que je n’ai pu traduire qu’à mon retour pendant la rédaction de cette note. Sa lecture[5] m’a carrément perturbé puisque je n’ai rien compris à ce verbiage insolite, pédant et prétentieux. Mais avait-il le propos d’être compris ?

À quelques dizaine de kilomètres d’Ouro Preto se trouve la petite ville coloniale de Mariana, bien plus modeste que la première mais, encore, quelques monuments et une assez impressionnante cathédrale. Et là aussi j’ai trouvé des broderies, rien de très contemporain ni de très original, mais du travail de dix-neuf  amatrices, membres de l’ « Academia Marianense de Bordados », qui se sont employées à traduire par le fil et l’aiguille la flore locale, avec, je dois dire, un charme certain, Figures 46 et 47.  

Figure 372Figure 46

Figure 46
Figure 47

            EN GUISE DE CONCLUSION

Arrivé à ce que je pensais être la fin de mon parcours au Brésil je m’aperçois que j’ai laissé en chemin le travail de Marlene Barros, présenté au Centre Culturel de la Banque du Brésil à Belo Horizonte sous le titre « tissage du féminin ». Celui-ci est tout à fait approprié puisque l’artiste emploie des nombreuses techniques de l’art textile et, en particulier - le crochet, la broderie, l’application, le patchwork, qu’elle combine au gré de son inspiration et du thème qu’elle entend développer.  Je vous propose donc quelques-unes des nombreuses œuvres exposées, à vous de les nommer comme vous l’entendez.  

Barros 1Portraits de femmes 

Barros 6Des seins et des perles de lait. Très inspirée par l'Artémis à Éphèse.


Barros 7Circulation du sang 

   

 

[1] J’utilise « on » puisque j’ai eu la chance de faire ce voyage en compagnie de ma fille Cécile, qui réside actuellement à Brasilia.
[2]
Clara Nunes – Eu Sou a Tal Mineira, ISBN;978-8560151-12-T, Museu da Moda, Belo Horizonte, MG, 2026

[3]
Il s’agit d’une des plus anciennes et prestigieuses écoles de samba du Brésil.

[4]
Voir les figures 8, 9 et 12.

[5]
Pour ceux qui veulent bien lire 657 mots pour ne rien dire. Je précise, traduction Google.

« Point par point, l'insistance sur le geste est une manière de demeurer.
Les paysages qui se présentent dans la chair et l'os ne peuvent être appréhendés de loin.

Ils exigent la proximité, réclament du temps, sollicitent un regard tâtonnant. Tissus, lignes et couches de peinture construisent des plans qui ne représentent pas le monde, mais le ressentent. Ce sont des paysages abstraits qui s'organisent en champs sensibles du temps, où le geste se dépose lentement et où la matière conserve la mémoire. Les palettes froides instaurent un climat de suspension, presque silencieux, contrastant avec les compositions aux tons terreux, qui émergent comme des résidus de chaleur et de matière ; traces d'une expérience vécue qui insiste pour émerger.

Ici, le tissu est configuré comme une peau, non seulement comme une délimitation physique, mais aussi comme une frontière ontologique de l'être. Enveloppe de contact et d'exposition, la peau devient une métaphore d'un lieu où l'intérieur et l'extérieur se rencontrent. Le tissu, comme une épiderme symbolique, reçoit le fil comme on reçoit une incision ou un soin. Chaque point marque le passage du temps, chaque couture révèle une tentative de permanence. Le geste n'est pas dissimulé ; au contraire, il s'explicite, affirmant la vulnérabilité comme condition constitutive de la forme.

Après quatre décennies de production continue et une centaine d'expositions au Brésil et à l'étranger, Fani présente sa deuxième exposition personnelle au Museu da Inconfidência depuis sa première en 1988. Ce retour ne se conçoit pas comme une rétrospective, mais comme un repositionnement critique d'une recherche qui imprègne différents moments de l'art brésilien.

Les œuvres présentées ici, inédites, réaffirment une pratique qui opère dans les zones d'interstice entre peinture, dessin, objet et assemblage textile. S'inscrivant dans une tradition qui valorise la poétique du faire, la matérialité et le temps du geste, ces productions de Fani Bracher abordent des débats centraux de l'art contemporain brésilien, notamment ceux liés à la processualité, à la corporéité et à la résistance à l'acceptation.

Le rapport entre intérieur et extérieur, entre ce qui est montré et ce qui demeure latent, imprègne toute la collection. L'unique objet de l'exposition, un os, se dresse comme un élément de tension.

Ces œuvres opèrent dans cet espace liminal où l'intime se projette, affirmant la surface comme territoire de passage et réceptacle de la mémoire. Ces paysages fonctionnent comme des abris instables, des lieux de retraite traversés par une perméabilité continue. L'exprimé coexiste avec l'indicible, et c'est précisément dans ce champ de friction sensible que cet ensemble d'œuvres trouve sa densité poétique.

La démarche de l'artiste, réitérée à travers ces œuvres, peut être comprise à la lumière de la réflexion d'Hannah Arendt sur l'action comme dimension fondamentale de la condition humaine. La répétition des points de couture – point après point, ligne après ligne – n'est ni mécanique ni vaine : elle est chargée d'intention. Chaque geste réaffirme le choix de continuer, d'insister sur l'action comme une affirmation éthique et esthétique. L'œuvre ne recherche pas de résolution, mais conçoit le processus comme un espace de sens et de permanence. Fani Bacher nous invite à poser notre regard sur l'enchevêtrement de fils et à observer le temps. Son geste tente de relier le temps, de le suspendre, de l'arrêter, même si elle sait que c'est impossible. Face à cette impossibilité, elle capture le temps dans le paysage. Chaque œuvre condense une durée, et le revers de la broderie, traditionnellement caché, s'affirme comme une œuvre autonome, révélant qu'il n'existe ni revers neutre ni temps perdu. Tout est enregistré. Tout est mouvement. Cette production récente de l'artiste l'inscrit dans une tradition de femmes dont les recherches privilégient le geste, la répétition et la temporalité comme aspects formels et conceptuels de l'expérience artistique. Dans cette perspective, son travail fait écho aux recherches d'Anna Maria Maiolino, notamment dans la conception de la matière comme extension du corps et de l'action comme mesure de l'expérience vécue. Ainsi, la surface devient le reflet de la pensée.
 »

Date de dernière mise à jour : 22/04/2026