BRODERIES REVERSIBLES

Josiane Pagnon et Danièle Denise ont publié deux articles  très intéressants et complets sur les « ornements liturgiques réversibles » d’origine française où elles établissent un inventaire de tous les ouvrages effectués avec cette technique se trouvant dans les sacristies des églises et dans des musées de France. Parmi ceux-ci Pagnon cite deux chasubles réversibles de notre collection, l’une française et l’autre italienne aujourd’hui au Trésor de la Cathédrale du Puy-en-Velay. Il nous a paru intéressant d’accompagner cette publication avec un article, abondamment illustré, présentant ces deux exemples, plus deux belles étoles pastorales françaises au Puy et une autre chasuble italienne entrée récemment dans notre collection.

Nous invitons le lecteur à lire les articles de Mesdames Pagnon et Denise pour toutes les questions relatives à la technique de broderie d’une part et à leur évolution chronologique et aux ateliers de fabrication d’autre part. 

CHASUBLE [1]
France, début XVIIIe siècle
Dimensions : h : 113, la : 75

Chasuble en cannelé moiré vert d’un côté et gros de Tours violet de l’autre. Les parements de la chasuble – croix sur le dos et colonne sur le devant - sont indiqués par de larges bandes de rinceaux interrompus de fleurons et fleurs stylisés. Elle est bordée, sauf en partie basse, d’un galon brodé reprenant plus simplement le décor des bandes, Figure 1. La broderie double face (passé à deux endroits) est exécutée en filés or et argent et sorbec (soie de couleur quelconque, sur laquelle… (court) un trait d’or battu) corail et vert, Figure 2. Notre chasuble est, aussi bien pour les couleurs des deux faces que pour la disposition du dessin et la qualité de la broderie, très proche d’un ensemble – chasuble, voile de calice et bourse - du trésor de la cathédrale de Saint-Lizier [2] (Ariège). Des exemples beaucoup plus élaborés existent en France à Montpezat-de-Quercy [3] (Lot et Garonne) et en Italie à Parme [4].
    Figure 39Figure 40

 

                       

 

 

   

 

 

 

 

 

 

 
Figure 1 : Devant de la chasuble côté vert (à gauche) avec vue sur le devant côté violet et dos de côté vert (à droite)  
Figure 41
Figure 2 : Détail de la broderie de la croix côté violet montrant la broderie en sorbec  couleur corail et vert.

Figure 4aFigure 4b

 

 

 

 

 


Figure 3 : Détail du même motif de la broderie sur les deux faces.

CHASUBLE [5]        
Italie du Nord, début du XVIIIe siècle
Dimensions : h : 108 ; la : 73

Il s’agit d’un ensemble de chasuble, voile de calice, manipule et bourse tout à fait exceptionnel par l’élégance et la somptuosité du décor, la délicatesse du dessin, la qualité de la broderie et sa rareté puisque nous ne connaissons aucun autre ornement analogue. De larges bordures avec des rinceaux fleuris cernent la chasuble et délimitent la croix sur le devant, la colonne dans le dos et l’encolure, Figure 4. Les champs sont parsemés d’un très léger dessin géométrique dans l’esprit des ferronneries, Figure 5.

Figure 48Figure 42

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Figure 4 : Devant de la chasuble (à gauche) à trois couleurs, côte ivoire et rose et dos (àdroite) côte ivoire et bleu.

Figure 7b

Figure 7a

 

 

 

 

 

 Figure 5 : Détail de la broderie sur les deux faces.

La chasuble est accompagnée d’un voile de calice, Figure 6, avec les mêmes motifs décoratifs enserrant un ciboire à l’intérieur d’un cartouche constitué par un phylactère portant l'inscription "QUOD NON CAPIS, QUOD NON VIDES, ANIMOSA FIRMAT FIDES, PREIER. REROM. ORDINEM". Ce texte provient de la prière Lauda Sion pour la messe de la Fête-Dieu de saint Thomas d'Aquin et pourrait être traduit par « Tu ne vois pas, ne comprends pas, mais la foi te confirme plus que la matière ». Le voile a été amputé d’une fraction latérale utilisée ensuite pour réparer la hampe de la croix en tau du devant de la chasuble.Figure 8a
Figure 8b

Figure 8a

 

 

 

 

 

 

 

 



Figure 6 : Voile de calice

Figure 43La bourse a aussi un ciboire au centre encadré d’arabesques et de légers rinceaux, le tout bordé d’un galon plus étroit avec des rinceaux fleuris. Le manipule reprend la décoration du champ de la chasuble et du voile de calice. La broderie est double face ("à deux endroits") sur de fins taffetas de soie couleur rose et ivoire d'un côté et ivoire et bleu de l'autre sans aucun tissu intermédiaire de sorte que le percement des trous d’aiguille ont rendu les étoffes très fragiles. La broderie est en fil de soie, et filé d’or et d’argent au point plat.

Les formes de la chasuble avec la croix sur le devant, et du manipule avec les extrémités en « queue d’aronde » sont romaines [6], ce qui justifie notre attribution à l’Italie.

Figure 7 : Détail du « faux » blason


L’ensemble composé de chasuble, manipule, voile de calice et bourse [7] à Santa Maria della Steccata à Parme, en broderie double face sur satin de soie violet et taffetas de soie vert, est proche du nôtre par la densité du décor. Il est donné comme originaire de l'Italie et en particulier de Parme avec une date de fabrication antérieure à 1728. Le Musée des Tissus de Lyon possède une serviette de baptême française datée entre 1751 et 1755 en broderie réversible (double face) sur fond rose corail et bleu [8].

Au moment de l'achat, notre ensemble portait une étiquette ancienne avec la mention « 5021 Chape (sic) soie des Papes d'Avignon, Étole, Pala, Voile de ciboire (sic) ». Cette attribution fantaisiste est peut être due à la présence au dos de la chasuble, en partie basse de la colonne, d’un blason - le champ avec un lion rampant, croisé des clés de saint Pierre et couronné d’une tiare, Figure 9 - blason imaginaire brodé en réutilisant une partie de la broderie originale.

CHASUBLE
Italie, fin du XVIIe ou début du XVIIIe siècle
Dimensions : devant : 1,15x0,635, dos :1,15x0,74

Exceptionnelle chasuble brodée « à deux endroits » - l’un blanc ivoire et l’autre rouge– d’un riche décor floral, Figure 8. La colonne et la pièce verticale de la croix présentent les  symboles de l’Eucharistie – les épis de blé et les grappes de raisin tenus, avec de feuilles de vigne, par un nœud à quatre coques et deux pans. Ils sont intercalés de bouquets de fleurs : œillets, bleuets, roses, pensées, etc. Sur les côtés, des rinceaux greffés en alternance de crochets et de volutes, enrubannés de nœuds à trois et quatre coques, se déploient en courbes et contrecourbes et se terminant par des branches feuillues supportant une grosse fleur dont : tulipes de plusieurs sortes, anémones, pivoines, iris, etc.
Figure 45Figure 49

  

               

 

 

 

 

 

 

 

 



Figure 8 : Devant (à gauche) et dos de la chasuble

La broderie est exécutée avec la technique dite « aux deux endroits » en piquant l’aiguille au travers des deux fonds en gros de Tours, ivoire et rouge, séparés par une  toile qui offre une résistance supplémentaire à l’ensemble, en utilisant des filés or pour les rinceaux, les nœuds, les crochets et les volutes, en soies polychromes pour les fleurs, les branches et les feuilles, Figure 9.. La colonne arrière et la  croix devant sont matérialisées par application d’un très beau galon brodé fait sur une étroite bande de toile fine en étendant dans le sens de la longueur et sans discontinuité sur des longueurs très importantes des filés or en couchure, croisés, deux par deux, par des fils de soie. Sur ce lit d’or se répète un décor représentant des motifs floraux stylisés, d’une dizaine de centimètres de rapport, brodé en canetille (frisure) et filés au point plat or et argent  (voir Figures 8 à 10 de PASSEMENTIERS OU BRODEURS ?).
Figure 12bFigure 12a

 

  

 

 

 


Figure 9 : Détail de la broderie

D’après un document manuscrit qui lui était attaché cette chasuble proviendrait de la chapelle privée de la Duchesse de Parme, Louise Marie Thérèse d’Artois, de la Maison de France, sœur du Comte de Chambord, née le 21 septembre1819 au Palais de l’Élysée et décédée à Venise le 1er février 1864. La chasuble aurait été donnée par la Duchesse, qui avait été nommée dès l’âge de trois ans Présidente des Dames Patronnesses de la maison de Sèvres de la Congrégation des Filles de la Croix, Sœurs de Saint André, à la Maison-Mère de la congrégation à La Puye (Vienne). Une attestation rédigée le 2 mai 1906 accompagne ce document et ajoute que la « chasuble a pu être brodée par des moines au 17ème siècle ».

Notre opinion est qu’elle pourrait être datée de la fin du XVIIe siècle, bien plus probablement du début du XVIIIe siècle, et proviendrait d’un atelier professionnel plutôt que conventuel. Elle est sans aucun doute d’origine italienne comme l’atteste sa coupe et la présence de la croix en tau sur le devant et la colonne à l’arrière. Une chasuble « à deux endroits » italienne du début du XVIIe siècle (PER USO (N°78, pp. 140-141)) a une broderie exclusivement en fils métal (or et argent) de rinceaux et de fleurs stylisées sur un fond vert et l’autre violet. Quoique la forme et les dimensions de notre chasuble soient presque identiques elle se distingue par le fait que sa broderie représente des fleurs au naturel d’une part et accorde plus d’importance à la couleur par un large usage des soies polychromes. Une autre chasuble, de même origine et période n’a qu’un décor purement géométrique d’une part et offre l’originalité (unique à notre connaissance) que chaque endroit est bicolore (Trésor brodé, N° 147, p. 234, 251 et 252) .

ÉTOLE [9]
France, fin XVIIIe siècle
Dimensions: h : 27; la : 236

Figure 46Cette étole a les extrémités à épaulement courbe, Figure 10. Un motif végétal formé de feuilles de vigne, grappes de raisin et épis de blé fait entièrement le tour de l’étole dont les extrémités en forme de pelleou de battoir sont ornées d’une croix fleurie cantonnée de rayons inscrite dans un carré. La broderie double face est en filé or sur cannelé de soie, ivoire d'un côté et cramoisi de l'autre. Une frange - tête plate et jupe à torsades -  termine les extrémités.

 Notre exemplaire se rapproche de l’étole de l’église Saint6gatien de Tours [10] ces derniers par les couleurs et est datable, stylistiquement, de la fin du XVIIIe ou du début du XIXe siècle.

Figure 10 : Étole ivoire et cramoisi

ÉTOLE PASTORALE [11]
France, XVIIIe siècle
Dimensions: h : 25; la : 230

Figure 47Cette étole a les extrémités à épaulement courbe, Figure 11. Celles-ci sont décorées d’une fleurette à six pétales dans un cartouche circulaire au rayonnement flamboyant dessinant une croix, entourée d'entrelacs portant épis de blé et grappes de raisin. Dans la partie étroite, se développent en alternance des cartouches enserrant des palmes ( ?), épis de blé et grappes de raisin. La broderie double face, ou à deux endroits, est exclusivement en filé or sur gros de Tours (cannelé) rose d’un côté et «teletta» d’argent de l’autre. L'étole est bordée d’un galon tissé, en soie jaune pour la chaîne et filé or pour la trame, avec dessin de feuilles et grappes de raisin. Aux extrémités a été posée une superbe frange or de 7 cm, à tête plate et jupe en filé riant et jasmin (canetille et torsades). L'étole a gardé un cordon d'origine terminé par deux beaux glands.

Figure 11 : Étole rose et argent

L’extrême richesse du décor, la qualité de la broderie, et la présence d’un cordon à la hauteur de la poitrine nous font penser qu’il s’agit d’une étole pastorale [12] « portée par l’évêque, sur le rochet et la cotta, lorsqu’il est en tournée pastorale » et « ... utilisée pour l’administration des sacrements et la prédication ».

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Figures 1 à 7, 10 et 11 ©Alain Rousseau - Figures 8 et 9 ©Daniel H. Fruman

Références
[1] COUGARD-FRUMAN (Josiane) et FRUMAN (Daniel H.), Le trésor brodé de la cathédrale du Puy-en –Velay, Chefs-d’œuvre de la collection Cougard-FRUMAN, Albin Michel, 2011, p. n°
[2]  ARIBAUD (Christine), Soieries en sacristie, fastes liturgiques, XVII-XVIIIe siècles, Paris, Somogy éditions d'art, 1998, p. 101, 103 et p.136-137, n° 11.
[3] Ibid, p. 98-99 et p. 138, n° 14.
[4] Per uso del santificare et adornare », gli arredi di Santa Maria della Steccata, Parme, Artegrafica Silva, 1991, p. 140-141, n°78.
[5] COUGARD-FRUMAN (Josiane) et FRUMAN (Daniel H.), Le trésor brodé de la cathédrale du Puy-en –Velay, Chefs-d’œuvre de la collection Cougard-FRUMAN, Albin Michel, 2011, p. 234, 281-282, N° 147.
[6] BERTHOD (Bernard), HARDOUIN-FUGIER (Elisabeth), Dictionnaire des arts liturgiques, XIX-XXe siècles, Paris, Éditions de l’Amateur, 1996.
[7] Per uso del santificare et adornare, gli arredi di Santa Maria della Steccata, Parme, Artegrafica Silva, 1991, p. 140-141, n°78.
[8] Musée des tissus de Lyon, guide des collections, Éditions Lyonnaises d’Art et d’Histoire, 1998, p. 185, Inv. 47851
[9] COUGARD-FRUMAN (Josiane) et FRUMAN (Daniel H.), Le trésor brodé de la cathédrale du Puy-en –Velay, Chefs-d’œuvre de la collection Cougard-FRUMAN, Albin Michel, 2011, p. ? .
[10] DROGUET (Vincent), Réau (Marie-Thérèse), Tours, décor et mobilier, Cahiers du Patrimoine n° 30, 1993, p. 103-104, fig. 114
[11] COUGARD-FRUMAN (Josiane) et FRUMAN (Daniel H.), Le trésor brodé de la cathédrale du Puy-en –Velay, Chefs-d’œuvre de la collection Cougard-FRUMAN, Albin Michel, 2011, ?.
[12] BERTHOD (Bernard), HARDOUIN-FUGIER (Elisabeth), Dictionnaire des arts liturgiques, XIX-XXe siècles, Paris, Éditions de l’Amateur, 1996, p.239.

Date de dernière mise à jour : 01/02/2022