UNE BRODERIE « MÉDIÉVALE » DE 1849

Il s’agit d’une broderie de relativement petite taille,19x22 cm, représentant sur un fond or un ange ailé, la tête légèrement penchée vers sa droite et les bras étendus tenant, sur un tertre fleuri, un écu armorié flanqué d’un ours à gauche et d’un griffon à droite. La broderie du fond est en or couché croisé de soie rouge formant losanges tandis que les animaux sont en filé or et argent en couchure. L’écu est en soies polychromes avec de l’or et de l’argent pour les couleurs des métaux. L’ange et le tertre sont en soies polychromes, fig. 1. Au dos de la broderie, sur une étiquette, on lit : « From a Chasuble / in the possession of / Rev W. Moore DD / Spalding / 1849  », fig. 2. Cette extraordinaire petite broderie est remarquable par sa délicatesse, son superbe état de conservation, et son caractère tout à fait médiéval qui donne à penser immédiatement à une réalisation du XVe siècle.  

AngeFigure 1 : Ange tenant un blason avec les armes du Comte de WarwickCollection J & D. Fruman

Dos
Figure 2 : Etiquette au dos de la broderie de la fig. 1 Collection J & D. Fruman

Une première recherche conduite par Josiane dans notre bibliothèque lui fit découvrir que le motif de la broderie est identique à celles qui se trouvent aux extrémités des bras d’une croix de chasuble, fig. 3, au Victoria & Albert Museum de Londres (inv. 402 – 1907) datée entre 1434 et 1445 ; la première date correspondant au mariage d’Henry de Beauchamp avec Cecily Neville et la deuxième à son décès. Il devient comte de Warwick en 1439 à la mort de son père et est fait Duc par Henri VI d’Angleterre en 1445. Il meurt en 1446. 

WarwickFigure 3 : Chasuble dite de Warwick.© Victoria and Albert Museum, London

Or, notre broderie est indubitablement du XIXe siècle puisque le texte de l’étiquette se traduit par « D’après une Chasuble / propriété du / Rev W. Moore DD / Spalding : 1849 ». Il s’agit donc de la copie d’une partie de la chasuble dite de Warwick,  propriété en 1849 de William Moore, pasteur à Spalding et vicaire de Moulton et Prebendary de Lincoln et Président de la Gentlemen's Society de Spalding. Nous avons naturellement contacté Madame Clare Browne, conservateur de textiles au Victoria &Albert Museum, qui a eu la gentillesse de nous transmettre les renseignements suivants au sujet de cette chasuble : Elle a été achetée par le Musée à la vente des contenus d’une maison appelée Bookham house en 1907. Elle avait été montrée à l’exposition de Broderie Anglaise du Burlington Fine Arts Club en 1905 … comme appartenant à Ralph Coker Adams-Beck, clerc de l’Ironmongers’Hall de Londres. En 1886 elle était (encore) la propriété du Révérend Moore de Spalding et suscitait l’intérêt de l’architecte George Frederick Bodley qui demandait à Moore s’il était disposé à la lui vendre puisque « c’est juste ce que je souhaite posséder comme exemple de tissu et broderie de la fin du XVe siècle ». On peut donc comprendre que le Rev. Moore, conscient de l’intérêt de l’objet, ait décidé déjà en 1849 de faire exécuter à l’identique une broderie des armoiries représentées sur la chasuble.

Bien entendu nous ne pouvions pas rester sans faire une comparaison directe entre notre broderie et la chasuble du V & A. Nous avons ainsi organisé une visite à Londres et pris rendez-vous pour examiner leur chasuble qui se trouve maintenant aux nouvelles réserves textiles du V &A. La fig. 4 montre clairement que le brodeur du XIXe siècle connaissait parfaitement les techniques médiévales et, en particulier, celle de l’or couché qu’il, ou elle, s’est appliqué à transcrire avec maitrise. Les différences de tonalité entre les deux ouvrages peuvent être dues au choix du brodeur qui a préféré des couleurs moins fanées.

ComparaisonFigure 4 : Comparaison des anges tenant un blason avec les armes du Comte de Warwick.
En haut .© Victoria and Albert Museum, London ; en bas © Collection J & D. Fruman 

Nous avons ainsi un très bel exemple d’une broderie « médiévale » d’après un original vieux alors d’un peu plus de  quatre cents ans. À notre connaissance un exemple particulièrement intéressante de la survivance des techniques de broderie médiévales dans l’Angleterre du XIXe siècle.

Pour terminer, le thème d’un ange ou des anges tenant un écu blasonné dans un vêtement liturgique est finalement assez courant comme on peut le constater en considérant le chaperon, fig. 5, de Don Alfonso Carrillo de Acuña (archevêque de Tolède de 1446 à 1482), et le parement de dalmatique, fig. 6, et orfroi de chape, fig. 7, de Don Alonso de Fonseca (archevêque de Tolède  entre 1524 et 1534), les trois dans le trésor de la cathédrale de Tolède. Il est toutefois étonnant, mais pas totalement inhabituel, de trouver un blason de famille patricienne en lieu et place d’un blason cardinalice. Dans notre collection nous avons deux parements de dalmatique identiques avec les armes de la famille Taglieschi d'Anghiari, nobles de cette ville, dont nous traiterons dans un prochain article de l’œuvre du mois.

ChaperonFigure 5 : Chaperon de Don Alfonso Carrillo de Acuña (archevêque de Tolède de 1446 à 1482) 
à
 la Cathédrale de Tolède.

EscudoDalmatique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Figure 6 (à gauche) et  Figure 7 (à droite) : orfroi de chape et parement de dalmatique de Don Alonso de Fonseca (archevêque de Tolède  entre 1524 et 1534) à la Cathédrale de Tolède.

 

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Date de dernière mise à jour : 26/01/2015