LA MODE EST À LA MODE !
On est bien en droit de se demander qu’est-ce qu’il arrive à nos musées qui, mus par une passion inespérée s’en prennent à la mode qui semble-t-il est devenue à la mode et se plie, c’est normal dû sa souplesse, à tous les caprices des conservateurs en quête de sujets pouvant attirer un nouveau public et augmenter un tant soit peu l’affluence des visiteurs. C’est vrai que Louvre Couture a montré, en France, le chemin de cette « innovation », précédée de manière spectaculaire par le Costume Institute du Metropolitain Museum de New York, qui en a fait un évènement annuel, social et culturel, incontournable. Cependant, si ma mémoire est bonne, seule celle consacrée à la Chine, intitulée « Through the Looking Glass », en 2015 avait investi des salles adjacentes où logeant des objets issus de cette culture, Fig. 1.
Figure 1
Guo Pei, China-Through the Looking Glass, Costume Institute, Metropolitain Museum, New York, 2015
La même « couturière » exposait la même robe en 2022 au Musée de la Légion d’Honneur de San Francisco dans la salle dédiée à la peinture des écoles du nord du XVIIe siècle, et l’effet était, sinon plus, au moins aussi grandiose, Fig. 2.
Figure 2
Guo Pei-Couture Fantasy, Musée de la Légion d’Honneur de San Francisco, 2022
Avec ce bagage en tête et un après midi moins torride je me suis dit qu’il serait bon de visiter l’exposition « Révéler le féminin-Mode et Apparences au XVIIIe siècle » au Musée Cognacq-Jay. Le titre était alléchant d’une part et puisque je garde une relation sentimentale avec ses collections, depuis que je les découvris en 1960 dans l’immeuble qui les hébergeait boulevard des Capucines à côté de la Samaritaine de Luxe d’autre part, je décidais de lui rendre visite.
En dépit de la collaboration du Palais Galliera, Musée de la Mode de la ville de Paris, où se tient encore l’excellente exposition « Tisser, Broder, Sublimer. Les Savoir-Faire de la Mode », le dialogue entre les tableaux de Cognac-Jay, d’incontestable qualité et variété, et les œuvres textiles, de diverses provenances qui les accompagnent, a des difficultés à s’établir. Malheureusement, ce ne sont pas les œuvres graphiques contemporaines intercalées dans le parcours qui viendront clarifier le propos …
Je garderai de ma visite le souvenir de quelques textiles, en commençant par l’ensemble constitué par une pièce d’estomac, un tour de gorge, un ruban et deux nœuds de manchette provenant, à ma grande surprise du Musée de la Renaissance à Ecouen. Je suis curieux de savoir comment et quand cet étonnant ensemble de passementerie ait pu le rejoindre.
La Fig. 3 montre l’un des nœuds ; composé de rubans travaillés pour faire les pétales des fleurs, posées sur un enchevêtrement de dentelles blanches d’où se détachent quelques feuilles en papier ciré vert et des glands de passementerie en fils de soie.
Figure 3
Nœud de manche, Musée National de la Renaissance, Ecouen
L’apparent désordre est fort bien structuré, Fig. 4, et dans un état de conservation tout à fait inusité tenant compte des 250 ans d’âge ! Quoique donné comme un travail de passementerie je lui trouve un air de broderie, comme celle qui a été pratiquée de nos jours par la maison Lesage pour Yves Saint Laurent, Fig. 5.
Figure 4
Détail du nœud de manche de la Figure 3, Musée National de la Renaissance, Ecouen
Figure 5
Détail d’un échantillon de broderie de la Maison Lesage pour la Maison Yves Saint Laurent montrant un ruban qui vient s’intercaler entre des paillettes déstructurées dans un entourage de paillettes et jais.
Ce petit objet m’a aussi rappelé les détails d’une robe de la Maison Dior que j’ai publié dans Les belles endormies en juin 2024 et que je reproduits en Fig. 6.
Figure 6
Maison Dior, robe « Mini-Miss Dior » (détail), 2014, édition 2024
Metropolitan Museum of Art of Art, NYC, Présent de Christian Dior Couture, 2024 (2024.146.2a-f). © DHF
Poursuivons avec un caraco aux bergers, Fig. 7, fait dans une superbe étoffe qui m’a semblé, en regardant exclusivement le dos, être tissée à disposition.
Figure 7
Caraco aux bergers, 1760-1780, Palais Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris. © DHF
Dans un cartouche, formé par un herbage peuplé de moutons et deux arbres, se trouvent deux bergers se balançant dans une escarpolette faite d’une grosse corde. De la lande partent deux guirlandes : l’une rejoint les épaules et l’autre la taille. L’image est spéculaire par rapport à la verticale.
Figure 8
Détail du caraco aux bergers de la Figure 7. © DHF
On peut noter, en partie basse au centre et en partie haute au niveau des épaules, le changement d’armure pour avoir un aspect sergé en dents de scie. Aussi, le travail de broché pour les dessins, Fig. 9.
Figure 9
Détail du caraco aux bergers de la Figure 7
1760-1780, Palais Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris. © DHF.
Une seule robe bustier contemporaine de la maison Chanel, créée par Karl Lagerfeld pour la collection Printemps-été 2019, vient illustrer les productions actuelles, Fig. 10. D’après le cartel « Karl Lagerfeld, pour sa dernière collection pour la maison Chanel, dessine cette robe en s'inspirant de l'exposition La Fabrique du luxe présentée au musée Cognacq-Jay en 2018. Sous le corsage bustier à baleines la coupe renflée de la jupe et les paillettes vert pâle rappellent les vases céladon chinois particulièrement recherchés par les marchands-merciers du XVIIIe siècle. Les fleurs peintes à la main qui évoquent les porcelaines de Saxe et de Vincennes, sont autant d’échos au monde végétal si cher à l'esthétique rocaille. »
Figure 10
Chanel, Karl Lagerfeld, collection Printemps-été 2019. © DHF
Ce qui est très intéressant est qu’une robe de soirée, en tout point analogue, de la même maison et du même créateur, ouvre le parcours de l’exposition « Tisser, Broder, Sublimer. Les Savoir-faire de la Mode » qui a encore lieu au Palais Galliera, Fig. 11. Son cartel spécifie que « Karl Lagerfeld s’inspire du XVIIIe siècle, comme en témoigne cette robe. La couleur rose poudrée rappelle le gout de l’époque, les plumes d’autruche évoquent les volumes des manches pagode et les paniers des robes à la française. Quant aux fleurs brodées, elles imitent les porcelaines de Vincennes et de Sevrés ».
Figure 11
Chanel, Karl Lagerfeld, robe du soir, collection Printemps-été 2019. © DHF
Je ne suis pas en capacité de juger si les fleurs évoquent les porcelaines de Saxe, de Vincennes, de Sevres ou d’ailleurs, ou tout simplement la nature, comme le montrent les photos, figures 12 et 13, de fleurs du Couroupita guianensis que j’ai eu l’occasion de photographier au Brésil et que je soumets à votre comparaison avec les détails des deux robes Chanel, figures 14 et 15.
Figure 12
Fleurs du Couroupita guianensis. © DHF
Figure 13
Fleurs du Couroupita guianensis. © DHF
Figure 14
Détail de la Figure 10. © DHF
Figure 15
Détail de la Figure 11. © DHF
Mon conseil : courez visiter l’exposition au Palais Galliera et, s’il vous reste du temps et de l’énergie, profitez de votre ticket, qui vous offre l’entrée gratuite à Cognac-Jay, pour vous y rendre. Vous découvrirez au rez-de-chaussée, au fond d’un couloir, une belle petite broderie dont je vous montre un détail ci-dessous. 
Et n’oubliez pas de vous arrêter devant l’un des deux Rembrandts à Paris hors du Louvre !!! Œuvre de jeunesse, elle ne laisse pas présager, sauf dans le coin bas à droite, les jeux d’ombre et lumière que firent de lui le maître d’une époque.
Texte Daniel H. Fruman
Relecture Danielle Santini
22 juillet 2026
Date de dernière mise à jour : 21/07/2026
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