DE FRUMAN AU MUSÉE DU GRAND SIÈCLE

En 2021 deux œuvres de nos collections ont été acquises par le Département des Hauts-de-Seine pour qu’elles intègrent les collections du futur Musée du Grand Siècle.

Nous avions été approchés par  Alexandre Gady, directeur de la mission de préfiguration de ce musée, qui avait eu vent, par Guillaume Kientz, de notre découverte du grand antependium des Ursulines d’Amiens, appelé le Grand, chef d’œuvre de la broderie liturgique du XVIIe siècle. Cet achat ne s’est pas concrétisé mais, par contre, il jeta son dévolu sur une magnifique chasuble destinée à « enrichir la présentation des salles consacrées à la pratique religieuse et à l’Église, sous un aspect démonstratif caractéristique de la Contre-Reforme ».

Cet achat s’est accompagné par le don  d’un moule, constitué d’une longue paire de pinces surmontée de deux plaques rondes d’un diamètre de 13 centimètres, que nous croyons être  destiné à la fabrication d’hosties et qui s’est avéré servir à celle des oublies. Il a intégré les collections du mGS en janvier 2022. L’intérêt de cet objet rarissime est qu’il est daté de 1638 d’une part, en plein dans le GS, et est le témoignage d’un métier populaire d’autre part. Vous apprendrez beaucoup de choses en lisant le texte ci-dessous.    

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 MOULE À OUBLIE
France, signé sur une des faces ANTHOINE LHOSPITAL, 1639
Sur l’autre face inscrit DIDON DOMINI 1938
Fer

Longueur totale : 71 cm
Largeur (diamètre) : 13 cm
Ancienne collection Maurice G. Dérumaux
Don de Josiane & Daniel H. Fruman, 2022
MGS inv. 2021.5.1

Un objet de l’artisanat français du XVIIe siècle[1]

Cet instrument en fer est un moule à oublie. D’une longueur de 71 centimètres, ce moule est constitué d’une longue paire de pinces surmontée de deux plaques rondes d’un diamètre de 13 centimètres. En les réunissant, elles enserrent une pâte pour réaliser des « oublies », des pâtisseries parfois roulées sur elles-mêmes.

Sur les faces internes des plaques, un décor est gravé. D’un côté, Fig. 1, est représentée une église aux vitraux en forme de cœur, avec la date de « 1638 », et l’inscription « Didom Domini » signifiant « son maître » en latin. De l’autre, Fig/ 2, les noms d’« Anthoine Lhospital » et d’« Anthoinette Fenat », qui désignent certainement les commanditaires, avec la date de 1639, ou peut-être l’artisan derrière l’objet : Lhospital est en effet graveur sur armes à Saint-Étienne et a épousé Antoinette Fenas en 1639. Les inscriptions encerclent une représentation de l’archange saint Michel terrassant le dragon.

Figure 1Figure 1
Antoine Lhospital ?, Moule à oublie, 1638-1639, fer, vue sur les plaques ouvertes. Département des Hauts-de-Seine, musée du Grand Siècle, don de Josiane & Daniel H. Fruman, ancienne collection Maurice G. Dérumaux, inv. 2021.5.1 © DHF


Figure 2Figure 2
Antoine Lhospital ?, Moule à oublie, 1638-1639, fer, vue sur les plaques ouvertes. Département des Hauts-de-Seine, musée du Grand Siècle, don de Josiane & Daniel H. Fruman, ancienne collection Maurice G. Dérumaux, inv. 2021.5.1 © DHF

Saint Michel est le saint patron des « oublieurs » d’après une édition Des privilèges accordez [par le roi] aux maistres pâticiers et oublayers de la ville et banlieue de Paris, datant de 1697. Les privilèges sont une lettre du roi accordant l’exclusivité de production d’un bien à une personne, une corporation ou à une manufacture. Les oublieurs sont donc les seuls habilités à produire et vendre des oublies. L’acte royal nous renseigne aussi sur l’organisation et les règles appliquées sur cette communauté de métier :

Article 15 : les “maîtres oublieurs” qui vendent leurs oublies aux portes des églises doivent se tenir à distance de deux toises (environ quatre mètres) pour éviter les disputes et échauffourées. Cette réglementation témoigne de l’usage de vendre des oublies aux sorties de messe, la forme ronde et plate de l’oublie rappelle d’ailleurs l’hostie.

Articles 1 et 2 : pour être “maître oublieur”, il faut cinq ans d’apprentissage et faire “Chef d’œuvre”, une épreuve validée par un jury consistant à fabriquer un millier d’oublies en une journée.

Article 18 : la veuve d’un “maître oublieur” a la possibilité d’exercer le métier de son défunt mari, mais a l’interdiction de prendre des apprentis.

Plus étonnant, l’article 13 du document précise “que les oublieurs criant leurs oublies par la Ville et faubourgs de Paris ne pourront jouer argent aux dez”. Au XVIIe siècle, les Parisiens se sont donc vu interdire la possibilité de jouer aux dés pour gagner des oublies.

Selon le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, de Pierre Larousse, édité en 1866-1890, une ordonnance de police datant de la fin de la Régence de Philippe d’Orléans, interdit de vendre des oublies dans les rues, au motif qu’elles sont « défectueuses et indignes d’entrer dans le corps humain ».

La recette des oublies

La nature d’un « Chef d’œuvre » pour devenir « maître oublieur » est aussi précisée dans les Privilèges accordez [par le roi] aux maistres pâticiers et oublayers de la ville et banlieue de Paris de 1697. Il faut cuire 500 « grandes Oublayes », 300 « supplications » et 200 « des tours dudit [métier]». Ce détail nous renseigne sur la diversité des oublies : les grandes oublies sont vendues plates ou enroulées en forme de tuyau, les « supplications » sont plus épaisses, plates et ressemblent aux gaufres et les « tours dudit [métier] » désignent des petites oublies roulées en cornes.

Nicolas de Bonnefons, valet de chambre du roi Louis XIV, donne sa recette de « petits métiers » et d’« oublies », dans son livre de cuisine 
Les délices de la campagne :

« La composition de la pâte se fait avec une livre de farine, une livre de sucre, deux œufs & une chopine d’Eau. Il faut fondre le Sucre dans l’Eau froide & délayer la Farine un peu ferme avec l’Eau sucrée, puis y mettre les œufs. Bien battre le tout, y mêlant le reste de l’Eau petit à petit.

Après quoi, vous y ajouterez une once de Beurre frais que ferez fondre avec un peu d’Eau & le verserez bien chaud dans votre Pâte, mêlant le tout bien proprement ensemble.
Vous en ferez essais dans vos Fers préparés comme pour le pain à chanter [l’hostie]. Si elle est trop faible, vous y ajouterez de la farine & si elle est trop forte, l’Eau. Pour le lever, il faut les rouler sous la paume de la main en la retirant à vous avec promptitude & les serrer sèchement.

Les Oublies se font de la même façon, réservée que pour épargner le Sucre, on y emploie du bon Miel. »

CHASUBLE ET MANIPULE
France, XVIIe siècle (Louis XIII)
Dimensions chasuble : 121,0x80,0
Dimensions manipule : 102,0x25,0 (sans frange)
Ancienne collection Josiane et Daniel H . Fruman

La bande d'orfroi du devant, Fig. 3, et la croix du dos, Fig. 4,  sont agrémentées de motifs de cœurs et de feuillages enchevêtrés. Au centre de la croix est posée une croix de Malte anglée de rayons et chargée en cœur de la colombe du Saint Esprit. Le champ est semé de gros fleurons fleurdelisés. Le bord et le pourtour de la bande et de la croix sont soulignés d’un galon brodé festonné avec légers dessins de fleurs de lys stylisées. Le manipule a dans chaque extrémité un cartouche incrusté d’une fleur stylisée à six pétales et est entouré de quatre branches fleuries cantonnées de rayons. Drap de laine sèche rouge doublé d'une toile de lin brodée avec la plus grande variété de fils métalliques : lame or et argent plate et plissée, filé riant (sorbec) or, cannetille (frisure et bouillon) or et argent, et paillettes or.


Figure 3Figure 3
Devant de la chasuble


Figure 4Figure 4
Dos de la chasuble

DOCUMENTATION

Cette chasuble rouge avec le Saint Esprit est destinée aux offices de la Pentecôte, les fêtes des martyrs et des Apôtres. La croix de l’ordre du Saint Esprit est à huit pointes pommetées d'or, émaillée de blanc par les bords, et le milieu sans émail, anglée d'une fleur de lys à chaque angle et d'argent d'un côté et de l'autre.

Notre chasuble répond à cette description avec, comme seule différence, l’absence des fleurs de lys aux angles. L’utilisation de la laine pour le champ n’est pas courante mais se retrouve dans une chasuble[2] française de la même époque, rouge aussi, du Musée de Cluny, aujourd’hui au Musée d’Ecouen[3]. Elle est apparentée à celle offerte par Louis XIV vers 1670 à la cathédrale du Mans[4].

Jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, la chapelle du Château de Versailles servait de cadre aux cérémonies religieuses de la cour de France et aux messes de l’ordre du Saint-Esprit, au cours desquelles cette chasuble aurait pu être portée.

ÉTAT DE CONSERVATION
Très bon malgré quelques trous d’insectes et des manques de lame or plissée
[5].

[1] Nous reproduisons le texte du site du MGS, où l’on peut aussi trouver d’excellentes illustrations.

[2] MAYER-THURMAN (Christa), Raiment for the Lord's service: a thousand years of western vestments, 1975, p.210, N° 96.

[3] PRIVAT-SAVIGNY (Maria-Anne), (Maria-Anne), L'Église en broderie : Ornements liturgiques du musée national de la Renaissance, RMN/MNR, 2005, p. 87, n° 50.

[5] Voir le descriptif de la restauration effectuée par le MGS.

Date de dernière mise à jour : 04/07/2026