TROUVAILLES DE VOYAGES
Mes filles sont devenues mes « correspondants » et, depuis quelque temps maintenant, me transmettent des informations sur leurs trouvailles textiles hors des frontières de l’hexagone.
Ainsi Cécile, depuis le lointain Brésil où elle s’est installée il y a bientôt un an, m’a communiqué l’affiche annonçant l’exposition Arte & Moda qui a lieu jusqu’au 21 juin, très bientôt malheureusement pour y aller, à la Fondation Gulbenkian à Lisbonne. Elle est présentée, comme une invitation, à parcourir « un espace où l'art nourrit la mode et où la mode éveille l'art [et où] … les œuvres de la Collection Gulbenkian dialoguent avec les grandes figures de la haute couture et du design contemporain, révélant des formes, des symboles et des gestes intemporels ». Ceci me rappelle les louables intentions de l’exposition Louvre Couture de l’année dernière qui cherchait à plonger le visiteur dans un « dialogue étroit, ...historique et poétique entre les chefs-d’œuvre du département des objets d'art, de Byzance au Second Empire et 65 silhouettes contemporaines ». Pour pouvoir vous rendre compte si ce dialogue fonctionne à Lisbonne je vous convie à visionner l’album de 20 photographies qui l’illustrent et dont j’en reproduis une ci-dessous.
Figure 1
Vue d’une salle de l’exposition Arte & Mode à la Fondation Gulbenkian, Lisbonne.
© Pedro Pina
Le même correspondant a eu l’occasion de voir à Brasilia d’autres œuvres de l’artiste Haïtienne Myrlande Constant, Fig. 2 et 3, dont nous avons évoqué ses broderies, riches en paillettes, perles et canetille de verre, vues à Rio de Janeiro, dans notre note consacrée à l’art textile latino –américain. Dans le cas des œuvres présentées ici elle semble s’être limitée à l’utilisation exclusive de perles et canetille de verre.
Figure 2
Myrlande Constant, Marasa 3, 2001, perles et canetille de verre. © Cécile Fruman

Figure 3
Myrlande Constant, Bosoucanblanmin, 1998, perles et canetille de verre. © Cécile Fruman
La constellation ou agglomération de perles, paillettes, canetilles de l’univers de Myrlande Constant est, sans faire un jeu de mot, une constante de l’art vaudou haïtien, comme le prouvent deux autres artistes qui l’ont précédé : Yves Telemak, Fig. 4 et 5, né en 1955 et Mireille Delice, Fig. 6 et 7, née en 1965.
Figure 4
Yves Telemak, Cérémonie du grand bois, 1996, paillettes, paillettes, perles et canetille de verre. © Cécile Fruman
Figure 5
Yves Telemak, Cérémonie du grand bois (détail), 1996, paillettes, perles et canetille de verre.
© Cécile Fruman
Figure 6
Mireille Delice, Ogou Ferail, 2004, perles et canetille de verre. © Cécile Fruman
Figure 7
Mireille Delice, Ogou Ferail (détail), 2004, perles et canetille de verre. © Cécile Fruman
Loin de l’exotisme du Vaudou haïtien, ma fille Agnès a fait très récemment un court séjour à Glasgow où elle découvrit, au cours d’une visite à la Gallérie Nationale d’Ecosse, quatre broderies exécutées à la fin du XIXe siècle par une artiste, Phoebe Anna Traquair (1852–1936), qui m’était complètement inconnue, Fig. 8.
Figure 8
Phoebe Anna Traquair, quatre panneaux de la série Le Progrès d'une Âme.
De gauche à droite : Entrée, Tension, Désespoir, Victoire.
Broderie en soies polychromes et filés métal, approximativement 200x70 cm
© National Galleries of Scotland
En fait, deux de ces panneaux je les avais près de moi puisqu’ils étaient reproduits en noir et blanc dans l’exemplaire de « Textiles of the arts and crafts movement[2] » qui se trouvait dans ma bibliothèque. Mais je ne l’avais pas feuilletté depuis des dizaines d’années d’une part et, d’autre part, le noir et blanc ne mettait pas en valeur l’ouvrage qui, vue sur l’écran, avec la couleur et la définition des technologies actuelles, se montre dans toute son impressionnante beauté, comme vous pourrez le constater.
Pour ce qui est de l’interprétation du message contenu dans ce polyptyque, qui « retrace le parcours spirituel d'une âme humaine (sic) à travers la vie sur Terre (sic) » je vous recommande de lire (en anglais) l’article qui lui consacre le Daily Art Magazine. En résumé, sur les quatre panneaux l'âme humaine est représentée par un jeune homme (Denys l'Auxerrois) qui transite par les différentes étapes mentionnées dans le titre de la figure 8.
Intéressons-nous à la broderie de « l’Entrée », et au détail de la tête de l’« Âme » et son luxuriant entourage de feuilles et grappes de vigne peuplé d’oiseaux, Fig. 9. Remarquez les œillets sont plantés dans la chevelure de l’Âme.
Figure 9
Phoebe Anna Traquair, détail de l’entrée
© National Galleries of Scotland
Observez le modelé des carnations ; comment les arrondis du front, des pommettes, du menton sont accentués par les lignes des points et les nuances des soies. Aussi l’expressivité des yeux et de la bouche. Les fonds sont traités en partie « de grands ronds tournés en spirale … en les commençant chacun par leur centre. Ces ronds en se mêlant les uns dans les autres, reçoivent différents rayons de lumière dont le mélange est fort agréable[1] …» comme l’établissait dans L’art du brodeur le chevalier Charles-Germain de Saint-Aubin en 1770. Les feuilles de vigne en broderie de nuances (point lancé, point d’orient, de Saint-Aubin, p. 23-25), consistant à « … une ou plusieurs nuances d’un bout à l’autre de chaque objet , en les fondant l’une dans l’autre ; et quand la surface est toute couverte de soies , on la croise d’autres soies fines assorties aux premières nuances , et lancées à la distance de deux ou trois lignes les unes des autres …. Puis on arrête ces dernières soies de petits points imperceptibles, ce qui s’appelle râcher » …
Mes fidèles lectrices et lecteurs ont sans doute déjà pensé à ma note sur Marie Monnier (1894-1976), créatrice et brodeuse française, née 42 ans après Traquair, ayant produit autour de 1922/23 « Un Génie », Fig.10, de seulement 50 cm de côté, dont la qualité d’exécution, l’inventivité du dessin et le caractère ésotérique peuvent être comparés sans difficulté à ceux qui président les panneaux de Traquair.
Figure 10
Marie Monnier, détail d’Un génie, broderie de soies polychromes et filés métal. MUDO, Beauvais. © DHF
La figure 11 montre simultanément un détail de la face et des yeux des créations de ces deux artistes, qui montrent, fort heureusement, leurs différentes approches artistiques, tout en mettant en évidence leur connaissance et leur maitrise des techniques ancestrales de la broderie, exaltées jusqu’à la perfection.
Figure 11
À gauche, Phoebe Anna Traquair, détail de l’Entrée, © National Galleries of Scotland.
À droite, Marie Monnier, détail d’Un génie, MUDO, Beauvais. © DHF
Pour appuyer me dires, je me permets de reproduire une tête du prophète, Fig. 12, détail d’un orfroi franco-flamand de la fin du XVe siècle de notre collection, aujourd’hui au Puy-en-Velay. Plus de cinq siècles séparent ces images et pourtant il y a une continuité incontestable, surtout si l’on tient compte que le détail de la figure 12 ne mesure, dans le réel, plus de 15x22 mm, tandis que ceux de la figure 11 sont probablement au moins dix fois plus grands.
Figure 12
Tête de prophète, broderie de soies polychromes et filé or, atelier franco-flamand, fin du XVe siècle.
Collection Cougard-Fruman, Trésor de la cathédrale du Puy-en-Velay. © Alain Rousseau
Poursuivons avec cette comparaison d’images et observons les pieds entravés par un serpent dans le panneau la Tension. Nous avons la chance d’avoir plusieurs reptiles représentés dans Un Génie de Monnier, ce qui nous permet de les comparer, Fig. 13, et noter à quel point ils sont similaires et, surtout, que les écailles sont représentées par un damier de losanges dans les deux cas. Accessoirement, la « touche » de chaque brodeuse se distingue, comme c’est le cas pour la peinture.
Figure 13
À gauche, Marie Monnier, détail d’Un génie, MUDO, Beauvais. © DHF
À droite, Phoebe Anna Traquair, détail de Tension, © National Galleries of Scotland.
Portons notre regard sur le dernier panneau, le plus lumineux, où l’on découvre que l’Âme, habillée d’une peau de léopard, comme le montrent la tête et les pattes griffées de la bête qui cache son dos, est accueillie par un ange ailé qui la serre dans ses bras, Figure 14. Ainsi, il la sauve du « grand poisson » qui essaye de l’avaler, comme dans l’histoire de Jonas et la baleine, Fig. 15.
Figure 14
Phoebe Anna Traquair, détail de la Victoire
© National Galleries of Scotland
Les ailes de l’ange décrivent un arc de cercle qui enserre celui du nimbe, qui l’illumine et le sanctifie, sur lequel se détachent ses cheveux roux, coiffés simplement de deux œillets, symbole christique, et une rose blanche, symbole marial. L’Âme est, elle, coiffée de feuilles et une grappe de vigne, symbole dionysiaque par excellence. A la droite, une volée d’oiseaux envahis l’espace dans un ciel semé de ronds spiralés déjà décrits dans les commentaires de la figure 9.
Figure 15
Phoebe Anna Traquair, détail de la Victoire
© National Galleries of Scotland
Les jambes de l’Âme émergent de la gueule du grand poisson (baleine ?) dans une mer simulée par des vagues qui reproduisent les ronds spiralés déjà décrits dans les commentaires de la figure 9. Ils sont aussi présents dans les ciels et les fonds. Remarquez la fidélité des couleurs de l’arc-en-ciel et l’effet de transparence qui laisse apercevoir une feuille et une grappe de vigne ainsi que les jambes de l’ange.
J’insiste sur la continuité historique de certains motifs, comme les ronds spiralés, si présents dans l’œuvre de Traquair. Pour cela, la figure 16 montre à gauche un détail de Victoire et à droite celui d’une broderie magistrale du XVe siècle, il y a donc plus de six cents ans, typiquement allemande, à cause justement, de ces fonds de filés or s’enroulant les uns dans les autres pour former ces spirales enchevêtrées qui réservent l’espace pour les nimbes du Christ et des trois apôtres, eux aussi spiralés.
Figure 16
À gauche, Phoebe Anna Traquair, détail de Désespoir, © National Galleries of Scotland
À droite, anonyme, élément d'orfroi, le Christ au mont des oliviers, Allemagne, XVe siècle
Collection Cougard-Fruman, Trésor de la cathédrale du Puy-en-Velay. © Alain Rousseau
Plus près de nous, du milieu de XVIIe siècle, un détail du fond d’un chaperon de chape où l’on voit parfaitement le filé argent en couchure s’accommodant des contours chantournés de la fleur et du décor en filé argent pour remplir tout avec des fragments de ronds spiralés qui, « en se mêlant les uns dans les autres, reçoivent différents rayons de lumière dont le mélange est fort agréable ».
Figure 17
À gauche, Phoebe Anna Traquair, détail de Tension, © National Galleries of Scotland
À droite, anonyme, chaperon au vase de fleurs, France, milieu XVIIe siècle
Collection Cougard-Fruman, Trésor de la cathédrale du Puy-en-Velay.© Alain Rousseau
Il y a tant d’autres choses à dire en cherchant dans les détails de ces œuvres que je ne sais pas où m’arrêter. Comment ne pas signaler ce lapin au bord d’un cours d’eau dans le jardin édénique du tableau Entrée qui se retrouve dans le suivant, Tension, mort, suspendu au au long bec d’un oiseau, Fig. 18.
Figure 18
À gauche, Phoebe Anna Traquair, détail d’Entrée, © National Galleries of Scotland
À droite, Phoebe Anna Traquair, détail de Tension, © National Galleries of Scotland
Pour finir, un montage avec les images des visages de l’Âme dans les quatre tableaux, chacune différente et adaptée au climat de chacun des tableaux. À vous de les commenter…
Figure 19
De gauche à droite et de haut en bas , Phoebe Anna Traquair, détail d’Entrée, Tension, Désespoir, Victoire © National Galleries of Scotland
Bonne lecture et profitez des images sur grand écran…
Texte Daniel H. Fruman
Relecture Danielle Santini
8 juin 2026
[1] Voir « Broderie en couchure » dans Glossaire de la broderie
[2] Linda Parry, Textiles of the arts and crafts movement, Thames and Hudson, 1988, p. 78, fig. 75,76.
Date de dernière mise à jour : 08/06/2026
Commentaires
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- 1. Anne de Thoisy-Dallem Le 10/06/2026
Superbe la brodeuse écossaise ! Toute un époque, et l'imaginaire d'un Pays.
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