40 ANS DE MODE AU MAD

La très belle exposition « Tisser Broder Sublimer » va bientôt fermer, au Palais Galliera, après dix mois d’un succès mérité. Son absence sera quand même compensée par celle, intitulée « Look ! 40 ans de Mode au Musée », qui est ouverte depuis le 30 septembre au MAD pour commémorer le quarantième anniversaire de la création du musée des Arts de la Mode. Les deux expositions ont, en dépit des intitulés différents, les mêmes objectifs puisque la plus récente (MAD) « révèle les savoir-faire et les gestes de la mode, qui, des ateliers de couture aux coulisses du musée, transforment le vêtement en œuvre d’art », tandis que la première était « consacrée aux savoir-faire de l’ornementation – tissage, impression, broderie, dentelle, fleurs artificielles – qui permettent d’ennoblir et de décorer vêtements et accessoires ».

Je dois reconnaître, si les propos semblent artificiellement différents, les deux expositions ne se distinguent finalement que par leur scénographie et leur lieu de présentation - intimes au Palais Galliera et grandioses au MAD, Fig. 1.  

Figure 502Figure 1
La nef du MAD avec, en premier plan, la robe iconique portée par Mireille Darc dans le film
Le grand blond avec une chaussure noire. Notez à gauche une robe à la française pour nous introduire dans le passé de l’habillement féminin.  

Et j’arrête de persifler, quoique je ne peux ne pas rappeler que la magnifique exposition « Sleeping Beauties[1] », mise en scène par le Costume Institute au Met, se proposait de montrer comment « Lorsqu’une pièce vestimentaire intègre la collection du Costume Institute, son statut se trouve irrévocablement modifié [et ] devient une œuvre d’art inanimée[2] ». Mais ceci est le propre de toute chose[3], déjà inanimée, à laquelle nous accordons - soit la boîte d’allumettes, le timbre-poste, le tableau de maître, l’urinoir, l’oursin, la sculpture, et que sais-je encore - le statut d’œuvre d’art, qui sera beau pour les uns, laid pour les autres et indifférent à la plupart. Ceci étant dit, revenons aux « chiffons[4] », très bien montrés par ailleurs, au MAD.

Commençons par les échantillons de broderie, en particulier de Lesage et de Rébé, au début du parcours.

Du premier, Fig. 2, une résille à larges mailles de fils or sur lesquels sont greffés des éléments divers – de brins de canetille, faite avec de rubans or et argent, de perles soufflées transparentes et dorées, des éléments divers couleur corail noir et blanc, Fig. 3.

Figure 2Figure 2
Échantillon de broderie, Albert Lesage et Cie.

Figure 3Figure 3
Détail de l’échantillon de broderie de la Fig.2  par Albert Lesage et Cie.

De la même maison une broderie décrite comme un « organdi de soie brodé de paillettes et de perles, application de plumes de coq découpées et peintes », Fig. 4.

Figure 504Figure 4
Broderie aux plumes de coq, Albert Lesage et Cie.

Les détails des figures 5 et 6 permettent de se rendre compte de la complexité du travail des feuilles, très habilement représentées avec des paillettes de couleurs d’automne avec les bords, les nervures et les ombres indiquées avec de la canetille de verre (jais) noir.

Figure 5

Figure 5
Détail de la broderie de la figure 4

Figure 506Figure 6
Détail de la broderie de la figure 5

Toujours de Lesage une « broderie » très inhabituelle constituée de tubes de crin, contenant des paillettes soufflées, appliqués sur un organdi de soie, Figure 7.
Figure 7

Figure 7
Broderie aux paillettes soufflées dans des tubes de crin, Albert Lesage et Cie.,vers 1948-49,
Notez une étiquette Rébé qui ne correspond pas au descriptif du cartel

L’agrandissement de la figure 8 permet d’apprécier la manière dont des groupes de « paillettes soufflées[5] » séjournent dans le tube en crin séparées par un brin de canetille métal.


Figure 8Figure 8
Détail de la figure 7.

Toujours de Lesage pour la Maison Schiaparelli et de 1952, un échantillon sur « soie changeante brodée de coquilles de moules peintes, coquillages nacrés, morceaux de nacre, paillettes nacrées, lames de couleur », Fig. 9.


Figure 9Figure 9
Broderie aux coquillages, Lesage pour la Maison Schiaparelli, 1952

Le détail de la figure 10 montre bien la façon dont le brodeur ou la brodeuse ont combiné et disposé les coquillages pour créer un dessin harmonieux et expressif d’une ambiance marine.

 

Figure 508

Figure 10
Détail de la broderie de la figure 9

On va arrêter là les échantillons et passer aux robes, brodées bien entendu.

La première robe est signée Mainbocher, créateur américain dont le nom de naissance était Main Rousseau Bocher. Elle figure comme « Paris, haute couture, hiver 1937-38 » et est faite sur tulle de rayonne brodée de paillettes au crochet, Fig. 11.  

Figure 11Figure 11
Robe, Mainbocher, Paris, haute couture, hiver 1937-38

La figure 12 montre un détail de la jupe qui permet d’apprécier le dessin, qui semble avoir été prémonitoire de l’orphisme, dont Sonia Delaunay fut l’une des principales représentantes, avec son mari Robert, quelques dizaines d’années plus tard, Fig. 13.


Figure 510Figure 12
Détail de la broderie de la figure 11


Figure 13Figure 13
Sonia Delaunay, lithographie en couleurs intitulée Ballons multicolores,1970
Ancienne collection Josiane et Daniel H. Fruman

L’avantage de la broderie est sa capacité à donner, par les coloris, la brillance et la réflectivité des paillètes, un effet d’op art» qui ne peut qu’être accentué par la mobilité et les formes du corps qui porte la robe, comme le laisse espérer l’agrandissement de la figure 14.

Figure 512Figure 14
Détail de la broderie de la figure 12

Dans le même esprit mais beaucoup plus baroque, la robe, modèle n°96, de Chanel par Karl Lagerfeld pour la collection automne-hiver 1992-93, Fig. 15.


Figure 521Figure 15
Robe, modèle n°96, de Chanel par Karl Lagerfeld, collection automne-hiver 1992-93.

La broderie de Lesage est sur « crêpe de soie brodée à plat et d’application de mousseline de soie, chenille, résille, paillettes, perles, matières plastiques et tulle de coton », Figs. 16 et 17.

 

Figure 522Figure 16
Détail du bas de la jupe de la robe de la figure 15

La figure 17 reproduit un petit détail, au niveau de la taille à droite, qui permet d’apprécier pleinement la complexité du travail de broderie, dont on distingue bien celui en paillettes et en chenille entre autres. L’aspect visuel pourrait être rapproché, à mon humble avis, de l’abstraction lyrique portée, par exemple, Georges Mathieu, Fig. 18, où il s’agit du détail d’une peinture, donc  « à plat », qui met « en valeur la rapidité et la virtuosité du geste ». La différence majeure avec la broderie est qu’elle requiert beaucoup de temps, que rien n’est improvisé et que les matériaux utilisés peuvent être très divers (mixed media) et de nature à se déployer sur toute surface souple, à plat et en relief.    

Figure 515Figure 17
Détail de la jupe au niveau de la taille de la robe de la figure 15

 

Figure 516Figure 18
Georges Mathieu, détail de « Fleurs lasses », 1987/ 1990

Après être passées par ses exemples de paillettes et autres embellissements revenons à quelque chose plus classique, moins spectaculaire mais très classe, comme la robe  « Soirée de Bagdad » de Christian Dior, Fig. 19, de la collection automne-hiver 1955/56. Elle est en satin de soie « brodée de perles, strass, tubes, paillettes (quand même !), fils métalliques et ganse, lames métalloplastiques, natté de fibres synthétiques … La totale quoi !!


Figure 517Figure 19
Robe du soir « Soirée de Bagdad », Christian Dior, collection automne-hiver 1955/56

Elle est, de toute évidence, de coupe orientale, pavée d’un décor constitué d’un motif unique, Fig. 20, qui s’élargit de haut en bas pour négocier l’élargissement de la jupe, Fig. 20.   

Figure 20Figure 20
Détail de la  robe « Soirée de Bagdad » de la figure 19
 


Figure 21Figure 21
Détail du motif décoratif de la robe « Soirée de Bagdad » de la figure 19

À la suite de Christian Dior je ne peux pas ne pas vous présenter cette robe, Fig. 22,  d’Yves Saint Laurent, de l’année 1967, qui combine les plumes d’autruche pour habiller la jupe, Fig. 23, avec une précieuse broderie de Lesage composée d'un dégradé de paillettes blanches, argentées et noires, de strass et de paillettes en forme de plumes pour le corsage, Fig. 24.

Figure 494Figure 22
Yves Saint Laurent, robe, collection automne-hiver 1967/68
Notez le dégradé du blanc vers le noir composé de paillettes, de perles,
et de plumes.

Figure 495Figure 23
Détail de la jupe de la robe, figure 22

Figure 24Figure 24
Détail du corsage de la robe, figure 22

Signée Karl Lagerfeld pour Chanel et de la collection printemps-été 1996, Fig. 25. Elle est réalisée en tulle et organza de soie, entièrement brodée de paillettes, de cannetilles et de jaserons ( ?) dorés par la Maison Lesage, Fig. 26 et 27.

Figure 497Figure 25
Robe, Karl Lagerfeld pour Chanel, collection printemps-été 1996


Figure 498Figure 26
Détail de la broderie de la robe, figure 25
La partie supérieure est totalement remplie d’un décor de brins de canetille, posés parallèlement dans différentes directions  de sorte à définir des dessins divers, parfois accentués par des lignes de filé or épais. Une bordure, composée de paillettes, intercalées dans une ligne en dents de scie de filé en point de chainette, la sépare du champ inférieur, recouvert, lui, de carreaux avec un fleuron à l’intérieur, comme dans la figure 27.   


Figure 499Figure 27
Détail de la broderie de la robe, figure 25
Deux lignes d’un épais filé (en apparence) or en couchure délimitent les carreaux à l’intérieur desquelles est disposé un fleuron composé d’une paillette centrale, reliée par de brins de canetille à une quinzaine d’autres, placées en circonférence. Trois lignes de filé plus fin soulignent les diagonales du carré.    

Je ne peux pas m’empêcher, comme je l’ai souvent faitdans mes autres notes, de comparer cette œuvre de broderie à un détail d’un panneau, qui a fait partie de notre collection de broderies profanes, brodé en argent avec de filés et frisés, canetille, lame, cordonnet et paillettes en argent et or, d’époque Louis XV, Fig. 28, et à un détail, d’une chasuble italienne du début du XIXe siècle.

Il est en effet interessant de constater comment les materiaux - canetille, paillettes, fils - et les décors - les motifs et leur arrangement - montrent une grande constance pendant le siècle et demi qui separe ces oeuvres. Les matières par contre ont évoluée puisque le plastique a remplacé le métal des paillettes et des canetilles et le Lurex l'or et l'argent... Par contre, l’inventivité des créateurs et, surtout, la maitrise de brodeurs ou brodeuses reste pérenne.    


Figure 500Figure 28
Détail d’un panneau brodé (fonte de pistolet), époque Louis XV
 Ancienne collection Josiane & Daniel H. Fruman
Des carrés sont définis par des lames argent en couchure bordées par une double ligne de frisés argent. À l’intérieur des carrés une paillette est cousue à l’aide d’un court brin de canetille (frisure). Aux quatre coins une boucle de canetille (bouillon) vient compléter le décor.


Figure 501Figure 29
Détail de chasuble, Italie, début du XIXe siècle.
Notez que les carrés sont aussi délimités par des lames argent en couchure bordées par une double ligne de frisés argent. À l’intérieur de chaque carré une paillette, tenue grâce à un brin de canetille, avec autour des boucles de canetille parallèles aux côtés. Aux quatre coins une paillette tenu par un brin de canetille.

En définitive, « Look ! 40 ans de mode au musée » prolonge utilement la réflexion engagée au Palais Galliera sur les savoir-faire de la mode. Les deux expositions présentent des recoupements évidents, mais le parcours du MAD apporte un éclairage complémentaire sur la création, la présentation et la conservation des vêtements.

Les échantillons de broderie et les détails des robes constituent, à mes yeux, les éléments les plus intéressants de la visite. Ils permettent d'observer la diversité des matériaux, la complexité des assemblages et la permanence de certaines techniques décoratives, depuis les broderies anciennes jusqu'aux créations contemporaines.

Les vidéos consacrées aux gestes professionnels, à la restauration et à la préservation des œuvres complètent utilement cette approche.

Je recommande donc la visite, en particulier aux amateurs de mode, aux passionnés de broderie et à tous ceux qui souhaitent comprendre ce qui se cache derrière la beauté apparente d'un vêtement.


[1] https://www.metmuseum.org/fr/exhibitions/sleeping-beauties-reawakening-fashion

[2] When an item of clothing enters The Costume Institute’s collection, its status is irrevocably changed. What was once a vital part of a person’s lived experience becomes a lifeless work of art that can no longer be worn, heard, touched, or smelled.

[3] Tout objet concret par opposition aux êtres animés (Larousse).

[4] Morceau de vieux linge ou d'étoffe quelconque, servant en particulier à nettoyer, à essuyer, à frotter  (Larousse). C’est comme cela que certains de nos amis appelaient nos « broderies ».

[5] Je ne sais pas ce qu’on entend par « paillettes soufflées » ? J’interprète d’après les photos qu’il s’agit de perles circulaires épaisses creuses au centre où se trouve le trou de fixation.

[6] Op art, ou art optique, est une expression utilisée pour décrire certaines pratiques et recherches artistiques faites à partir des années 1960 et qui exploitent la faillibilité de l'œil à travers des illusions ou des jeux d'optique.(Wikipedia)

 

Date de dernière mise à jour : 15/10/2026